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Pascale Raoux

Membre de la Société Française de Psychanalyse Appliquée​​

Psychanalyse et Psychothérapie​

Cabinet et téléconsultations​​

Psychanalyse et intelligence artificielle : ce que l’IA révèle de notre rapport à l’autre

Dernière mise à jour : 16 août


Vous posez une question à une intelligence artificielle. Elle vous répond. Vous précisez votre demande. Elle recommence. Puis, soudain :

« Mais ce n’est pas du tout ce que je vous ai demandé ! »

Il arrive que l’on s’agace contre une intelligence artificielle comme on s’agacerait contre quelqu’un qui n’aurait pas écouté.

La scène est étrange. Nous savons qu’il s’agit d’une machine. Pourtant, nous pouvons avoir le sentiment qu’elle nous comprend, qu’elle ne nous comprend pas, qu’elle répond juste ou à côté.

Alors, avec qui parle-t-on ?

La question conduit moins vers l’intelligence artificielle que vers notre rapport à l’autre.

Une machine à laquelle nous parlons comme à quelqu’un

L’intelligence artificielle répond, reformule, développe, corrige. Nous pouvons lui poser une question que nous n’aurions peut-être pas formulée à voix haute, lui raconter une difficulté, lui demander son avis ou lui soumettre un message avant de l’envoyer.

Mais parler ne consiste pas seulement à transmettre une information. Nous cherchons aussi à être entendus, compris, reconnus.

Dès qu’une machine nous répond dans le langage, quelque chose de notre rapport à l’autre peut se mettre en jeu.

Ce que nous mettons dans l’autre

La psychanalyse montre que nous ne rencontrons jamais l’autre sans y engager quelque chose de notre propre histoire.

Nous lui attribuons des intentions. Nous imaginons ce qu’il pense. Nous attendons certaines réactions. Nous pouvons nous sentir jugés, aimés, rejetés ou compris avant même que l’autre ait manifesté quoi que ce soit.

Avec une intelligence artificielle, ce mécanisme prend une forme particulière.

Elle répond, mais elle ne désire rien derrière sa réponse. Elle ne cherche pas à être aimée. Elle ne nous en veut pas.

Et pourtant, nous pouvons lui dire :

« Vous ne m’avez pas compris. »

Ou :

« Vous avez raison. »

La machine devient alors le support d’une relation dans laquelle nous engageons quelque chose de nous-mêmes.

Se disputer avec une IA

C’est dans l’agacement que cette situation devient particulièrement révélatrice.

Une réponse ne convient pas. Nous reformulons. La suivante ne convient toujours pas. Nous insistons.

Nous voilà à expliquer à la machine ce qu’elle aurait dû comprendre.

Parce que nous ne cherchons pas toujours seulement une réponse. Nous pouvons chercher à être reconnus dans ce que nous avons dit.

La colère contre la machine peut ainsi prendre la forme d’une scène relationnelle : quelqu’un parle, l’autre ne comprend pas, quelqu’un insiste, l’autre répond.

Sauf qu’ici, l’autre n’est pas un sujet.

Produire du langage n’est pas être un sujet

Une intelligence artificielle peut parler de l’inconscient. Elle peut expliquer Freud, Lacan ou Bion. Elle peut proposer l'interprétation d’un rêve ou d’un lapsus

Mais elle n’a pas d’inconscient.

Elle n’a pas de désir propre, de fantasmes, de refoulement, de conflit psychique ni d’histoire personnelle qui agirait à son insu.

Elle peut produire du langage sans être un sujet de l’inconscient.

C’est toute la différence entre parler de l’inconscient et être traversé par lui.

L’être humain peut dire ce qu’il ne voulait pas dire, répéter ce qu’il voulait éviter, oublier ce qu’il voulait retenir. Un mot peut lui échapper. Une contradiction peut apparaître. Quelque chose peut se dire à son insu.

L’intelligence artificielle peut produire les formes du langage.

Elle n’est pas traversée par ce qui, dans le langage, échappe au sujet.

Une machine qui peut se tromper

À chaque utilisation de ChatGPT, un avertissement le rappelle :

« ChatGPT peut faire des erreurs. Vérifiez les informations importantes. »

La machine qui semble savoir reconnaît ainsi qu’elle peut se tromper.

Cette phrase rappelle une distinction essentielle : produire une réponse n’est pas détenir la vérité.

Mais l’erreur de la machine n’est pas l’équivalent de l’inconscient humain.

Une intelligence artificielle peut produire une information fausse en raison de ses limites de fonctionnement. Le sujet humain, lui, peut être traversé par quelque chose qu’il ignore lui-même.

Il peut vouloir dire une chose et en dire une autre. Croire connaître son désir et découvrir qu’il en poursuit un autre. Répéter une situation qu’il affirme pourtant vouloir éviter.

L’IA peut se tromper. Le sujet peut ne pas savoir ce qui le fait parler.

L’IA peut-elle nous révéler quelque chose de nous ?

Oui, mais pas parce qu’elle nous connaîtrait mieux que nous-mêmes.

C’est parfois le fait de lui écrire qui permet de découvrir quelque chose.

Nous formulons une question et, en la formulant, nous entendons autrement ce que nous voulions dire. Une association apparaît. Une contradiction se précise. Un mot en entraîne un autre.

Ce n’est donc pas nécessairement l’intelligence artificielle qui découvre quelque chose de nous.

C’est parfois le fait d’avoir parlé qui nous permet de l’entendre.

Une réponse n’est pas une écoute

C’est ici que la différence avec la psychanalyse devient essentielle.

L’intelligence artificielle peut fournir une réponse immédiate, développée et adaptée à la demande.

Mais répondre n’est pas écouter.

Dans la psychanalyse, les mots ne sont pas seulement considérés pour ce qu’ils veulent dire consciemment. Les répétitions, les hésitations, les contradictions, les silences, les oublis, les lapsus ou les changements de sujet peuvent faire entendre autre chose.

L’écoute analytique ne cherche pas à combler immédiatement ce qui manque par une réponse.

Elle laisse une place à ce qui n’est pas encore su.

L’intelligence artificielle peut donner une réponse. La psychanalyse cherche à entendre ce qui se cherche derrière la réponse.

L’illusion d’un interlocuteur idéal

L’intelligence artificielle est conçue pour répondre.

Elle ne se fatigue pas. Elle peut reformuler indéfiniment. Elle ne manifeste pas d’impatience. Elle est disponible à toute heure.

Elle peut ainsi donner l’image d’un interlocuteur idéal : disponible, patient, immédiatement accessible.

Mais cette disponibilité interroge notre rapport à l’autre.

Que voulons-nous de celui qui nous écoute ?

Être compris ? Rassuré ? Approuvé ? Reconnu ?

Ou pouvons-nous supporter qu’une parole reste ouverte, qu’une réponse ne soit pas immédiate, qu’une part de ce que nous disons nous échappe encore ?

La psychanalyse ne cherche pas à devenir cet interlocuteur idéal.

Elle ne cherche pas à tout expliquer ni à savoir à la place du sujet : elle laisse sa parole faire émerger ce qui lui échappe.

Les fantasmes que l’IA suscite

L’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète.

On l’imagine toute-puissante, capable de tout savoir. On craint qu’elle remplace l’être humain. On lui prête parfois la capacité de nous comprendre mieux que nous ne nous comprenons nous-mêmes.

Ces représentations parlent aussi de notre rapport au savoir et à l’autre.

Une machine supposée tout savoir, tout prévoir ou nous comprendre parfaitement peut devenir le support de fantasmes anciens : un autre qui saurait, qui répondrait à tout, qui ne manquerait jamais.

Derrière l’IA apparaissent alors des questions qui la dépassent :

Que voulons-nous de l’autre ?

Que voulons-nous qu’il sache de nous ?

Que faisons-nous de ce qui nous échappe ?

Ce que l’IA révèle de notre rapport à l’autre

L’intelligence artificielle nous oblige moins à nous demander ce qu’elle est qu’à regarder ce que nous faisons de l’autre dès qu’il nous répond.

Nous pouvons lui attribuer une intention, une personnalité, une capacité de compréhension.

Nous pouvons nous en remettre à son jugement ou nous révolter lorsqu’elle ne répond pas comme nous le souhaitons.

Ce qui se joue là touche au langage, au savoir et au désir de l’autre.

La question psychanalytique n’est donc pas seulement :

« L’intelligence artificielle pense-t-elle ? »

Elle devient :

« Que mettons-nous en jeu lorsque nous nous adressons à une machine qui nous répond ? »

L’IA n’a pas d’inconscient.

Mais notre manière de lui parler peut être traversée par le nôtre.

Et c’est peut-être là que l’intelligence artificielle nous en apprend le plus sur nous-mêmes : non pas ce que la machine est, mais ce que nous cherchons dans l’autre lorsqu’il nous répond.

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