L’inconscient en mer : quand le silence laisse revenir ce que l’on n’attendait pas
Dernière mise à jour : 8 août
Il y a quelque chose d’étrange à passer plusieurs heures en mer.
On regarde l’horizon. Rien ne semble changer, ou presque. Le paysage ne demande rien. Il n’y a pas de rue à traverser, pas de rendez-vous à préparer, pas de tâche urgente à accomplir.
Et pourtant, la pensée, elle, continue.
Un visage apparaît. Un souvenir revient. Une phrase entendue il y a des années traverse soudain l’esprit. On se met à penser à quelqu’un dont on n’avait plus parlé depuis longtemps.
On ne cherchait rien.
C’est peut-être justement là que quelque chose se passe.
Quand le monde extérieur fait moins de bruit
À terre, notre attention est constamment sollicitée.
Nous travaillons, répondons à des messages, faisons des courses, conduisons, organisons notre journée. Même lorsque nous pensons être au repos, quelque chose nous occupe encore.
En mer, une partie de ces sollicitations disparaît.
Le regard peut rester longtemps fixé sur le même horizon. Le temps semble moins découpé. Les repères habituels perdent momentanément leur importance.
Alors certaines pensées peuvent prendre davantage de place.
Pas nécessairement des pensées profondes.
Parfois, c’est un détail parfaitement banal : une odeur, une musique, une couleur, un prénom, une manière de parler.
Et ce détail en entraîne un autre.
Puis un autre.
C’est ainsi que fonctionne une partie de notre vie psychique : une pensée n’arrive pas toujours seule.
Un souvenir ne revient jamais tout à fait par hasard
Dire qu’un souvenir revient « par hasard » est une manière de parler.
En psychanalyse, ce qui nous vient à l’esprit mérite d’être entendu, précisément parce que nous ne maîtrisons pas entièrement le chemin qui l’a fait surgir.
Une chanson entendue sur le bateau rappelle une époque.
Cette époque fait surgir quelqu’un.
Cette personne évoque une scène.
La scène fait apparaître un mot que l’on n’avait pas pensé depuis longtemps.
Il n’y a pas nécessairement de logique consciente dans cette succession.
Pourtant, une logique peut se dessiner dans les associations.
C’est l’un des points essentiels de la psychanalyse : nous ne sommes pas entièrement maîtres de ce que nous disons, de ce que nous oublions, de ce qui nous revient ou de ce qui insiste.
L’inconscient ne se présente pas devant nous comme un coffre que l’on ouvrirait enfin.
Il se manifeste dans ces détours.
La mer ne fait pas remonter l’inconscient
Il serait tentant d’écrire que la mer permettrait de « faire remonter l’inconscient ».
Ce serait trop simple.
L’inconscient n’est pas une réserve de souvenirs enfouis qui attendraient que nous soyons suffisamment détendus pour refaire surface.
La mer n’a pas ce pouvoir particulier.
Mais elle peut modifier notre environnement suffisamment pour que certaines choses deviennent plus perceptibles.
C’est différent.
Lorsque le bruit extérieur diminue, ce n’est pas nécessairement l’inconscient qui augmente.
C’est parfois simplement ce qui était déjà là et que l’activité quotidienne recouvrait qui devient plus audible.
Cette nuance est importante.
Elle permet aussi de comprendre une expérience fréquente : certaines personnes apprécient énormément les vacances parce qu’elles leur permettent enfin de penser ; d’autres découvrent avec surprise qu’elles pensent beaucoup trop.
Le repos n’est donc pas toujours synonyme d’apaisement.
Être entouré et se retrouver seul avec ses pensées
Une croisière offre d’ailleurs un autre paradoxe.
On peut y être entouré en permanence.
Des centaines de personnes, des repas, des conversations, des activités.
Et pourtant, face à la mer, une forme de solitude peut apparaître.
Pas forcément une solitude douloureuse.
Plutôt cette sensation inhabituelle d’être momentanément moins pris dans les attentes des autres.
Personne ne nous demande ce que nous sommes en train de penser.
Personne ne voit nécessairement le souvenir qui vient de surgir.
Personne ne sait qu’une phrase entendue il y a vingt ans vient soudain de refaire surface.
Cette expérience peut être déconcertante.
Car nous découvrons parfois que l’absence d’occupation ne produit pas le vide que nous imaginions.
Elle produit de la pensée.
Le bateau comme espace entre deux rives
Il y a aussi quelque chose de particulier dans le fait d’être sur un bateau.
On n’est plus vraiment à terre, mais on n’est pas encore arrivé ailleurs.
On se trouve entre deux lieux.
Cette situation matérielle peut faire écho à ce qui se produit parfois dans une analyse.
On entre dans un espace qui n’est pas tout à fait celui de la vie quotidienne.
Pendant la séance, les repères ordinaires sont suspendus.
On ne raconte pas nécessairement sa journée comme on la raconterait à un proche. On parle autrement. On revient sur un mot. On s’arrête sur une phrase. On peut se surprendre soi-même.
Et surtout, on ne sait pas toujours à l’avance où la parole va conduire.
C’est là que la comparaison avec la navigation devient intéressante.
En psychanalyse, il n’y a pas de destination annoncée à l’avance.
Ce qui surgit lorsque l’on ne cherche pas
Nous avons souvent l’habitude de chercher des réponses.
Nous voulons comprendre, classer, expliquer.
La psychanalyse introduit une autre expérience : celle de laisser une place à ce qui vient avant de chercher à lui donner immédiatement un sens.
Un mot peut sembler insignifiant.
Une hésitation peut passer inaperçue.
Un oubli peut être rapidement balayé.
Une association peut paraître sans rapport avec ce qui était raconté.
Et pourtant, c’est parfois précisément là que quelque chose se déplace.
La mer offre une expérience comparable, non pas parce qu’elle serait thérapeutique en elle-même, mais parce qu’elle peut momentanément interrompre certains automatismes.
Face à l’horizon, nous ne sommes pas nécessairement plus proches de nous-mêmes.
Nous sommes parfois simplement un peu moins occupés à nous éviter.
Et si le silence n’était pas vide ?
C’est peut-être ce qui rend le silence en mer si particulier.
Il ne dit rien.
Mais il laisse davantage de place à ce qui parle en nous.
Un souvenir, une inquiétude, un désir, une colère, une personne à laquelle nous n’avions plus pensé.
Il ne faut pas pour autant chercher à interpréter immédiatement ce qui apparaît.
En psychanalyse, l’enjeu n’est pas de transformer chaque souvenir en message caché.
Il est de pouvoir entendre ce qui se dit, et parfois ce qui se répète, sans décider trop vite de ce que cela signifie.
La mer peut alors être une expérience intéressante non pas parce qu’elle nous révélerait notre « vrai moi », mais parce qu’elle nous confronte à une chose beaucoup plus simple et beaucoup plus troublante :
nous ne décidons pas entièrement de ce qui traverse notre pensée.
Le véritable voyage n’est peut-être pas celui que l’on avait prévu
On embarque généralement avec une destination.
On sait où le bateau doit nous conduire.
Dans la vie psychique, c’est différent.
Nous pouvons avoir une idée très précise de ce qui nous préoccupe, de ce que nous voulons comprendre, voire de ce que nous voudrions changer.
Puis un mot arrive.
Une association.
Un souvenir.
Et le fil se déplace.
Ce n’est pas nécessairement ce que nous avions prévu de raconter qui devient important.
C’est parfois ce qui vient de côté.
La psychanalyse prend au sérieux ces détours.
Elle ne propose pas de carte pour atteindre une meilleure version de soi-même.
Elle ouvre plutôt un espace où la parole peut suivre son propre chemin.
Et parfois, comme face à la mer, on découvre que ce que l’on croyait connaître de son histoire comporte encore quelques zones que l’on n’avait jamais vraiment regardées.
Embarquer sans prendre le large
Il n’est pas nécessaire d’attendre les vacances ou de monter sur un bateau pour faire cette expérience.
Une séance de psychanalyse offre elle aussi un temps séparé du rythme ordinaire, un espace où la parole peut se déployer autrement.
À Marseille, en cabinet, ou à distance, je propose des séances de psychanalyse dans un cadre confidentiel.
Il ne s’agit pas de chercher immédiatement une réponse.
Il s’agit parfois de laisser venir un mot, puis un autre, et d’écouter ce que leur enchaînement commence à raconter.

