Je me sens vide : quand le vide intérieur se ressent dans le corps
Dernière mise à jour : 12 août
« Je me sens vide. »
Il y a des phrases qui paraissent simples jusqu'au moment où l'on essaie de dire ce qu'elles recouvrent.
Le sentiment de vide en fait partie.
Certaines personnes parlent d'un vide intérieur. D'autres le décrivent presque comme une sensation physique : un creux dans le ventre, un espace dans la poitrine, l'impression d'avoir quelque chose de vide à l'intérieur du corps. Parfois, elles disent simplement : « Je me sens vidé. »
Comment une absence peut-elle devenir aussi concrète ?
Le mot vide lui-même est étonnant. Il ne désigne pas forcément le néant. Il suppose un espace.
Cette question avait déjà intéressé Blaise Pascal au XVIIe siècle, dans le cadre de ses travaux scientifiques sur le vide. Dans la correspondance qu'il échange avec le Père Étienne Noël, Pascal défend l'idée que l'espace vide possède une réalité propre et le distingue du néant. Le propos est alors strictement physique : Pascal ne parle évidemment ni d'inconscient ni de vide psychique.
Mais cette distinction permet une première association :
le vide n'est peut-être pas seulement l'absence de quelque chose. Il peut aussi être éprouvé comme un espace.
Alors, lorsqu'une personne dit :
« Je me sens vide », que dit-elle exactement ?
Parle-t-elle d'une perte ?
D'un manque ?
D'une absence ?
Ou de quelque chose qu'elle ne parvient pas encore à nommer ?
C'est là que la psychanalyse peut commencer à écouter.
Quand le vide devient physique
Nous utilisons spontanément des mots du corps pour parler de notre vie psychique.
Nous avons le cœur lourd, la gorge serrée, le ventre noué.
Nous pouvons être vidés par une épreuve, une séparation ou une période particulièrement éprouvante.
Mais le sentiment de vide peut prendre une forme encore plus singulière : le vide intérieur devient une sensation corporelle.
Un creux dans le ventre.
Un espace dans la poitrine.
Une impression de ne plus rien sentir à l'intérieur.
Une sensation physique peut avoir de nombreuses causes et ne constitue pas, à elle seule, une preuve de son origine psychique.
Mais lorsqu'elle devient une parole — « je me sens vide » — quelque chose peut commencer à se déployer.
La sensation entre dans le langage.
Et avec elle apparaît une question :
qu'est-ce qui manque ?
Perte et manque ne sont pas la même chose
Une perte suppose généralement que quelque chose ait été là et ne le soit plus.
Le manque est plus énigmatique.
Nous pouvons ressentir qu'une chose nous manque sans savoir précisément laquelle. Nous pouvons éprouver une absence sans pouvoir désigner ce qui serait absent.
Cette distinction devient particulièrement intéressante lorsque nous remontons aux premiers temps de la vie.
Avant la naissance, l'enfant se trouve physiquement dans le corps maternel.
Puis vient la naissance.
La mère n'a pas disparu.
Et pourtant, l'enfant n'est plus dans son corps comme il l'était auparavant.
Il y a donc séparation sans disparition.
Quelque chose change radicalement sans que l'objet maternel ait été perdu.
Cette distinction entre séparation, perte et manque ouvre une question essentielle : peut-on éprouver comme une perte ce qui relève d'abord d'une transformation de la relation à l'autre ?
Le traumatisme de la naissance selon Otto Rank
Cette question de la séparation a été pensée de manière particulière par Otto Rank dans Le Traumatisme de la naissance, publié en 1924.
Rank accorde à la naissance une place fondamentale dans l'expérience de l'angoisse et dans la vie psychique. Sa thèse a suscité un débat important avec Freud, qui ne retient pas la naissance comme la clé paradigmatique de la névrose.
Il faut donc être précis : le traumatisme de la naissance est une théorie de Rank, et non une explication établie de tous les sentiments de vide.
Mais elle nous permet d'introduire une idée féconde dans notre réflexion.
À la naissance, il y a une séparation.
Le bébé quitte un environnement corporel dans lequel il se trouvait.
Mais la mère n'a pas disparu.
Il y a séparation sans disparition.
Cette formule permet de mieux distinguer la perte du manque.
Nous pouvons perdre quelqu'un.
Mais nous pouvons aussi éprouver un manque sans savoir exactement ce qui manque.
Et parfois, ce manque peut prendre la forme d'un vide.
Quand le vide se ressent dans le corps
Le manque peut parfois se ressentir physiquement : un trou dans le ventre, un creux dans la poitrine, une impression d'espace à l'intérieur de soi.
Il ne s'agit pas pour autant de traduire automatiquement une sensation corporelle en signification inconsciente. La psychanalyse ne possède pas de dictionnaire du corps. Ce qui importe est ce que cette sensation fait surgir dans la parole : un souvenir, un rêve, une association, une répétition.
Deux personnes peuvent dire « je me sens vide » et parler de réalités psychiques totalement différentes. Pour l'une, le vide peut apparaître après une séparation ; pour l'autre, alors même que sa vie semble aller bien. Le sens de ce vide ne peut donc pas être déterminé à l'avance.
C'est précisément ce qui fait sa place dans le travail analytique : il ne s'agit pas de remplir le vide ni de lui attribuer immédiatement une cause, mais d'écouter ce qui, à partir de lui, peut se dire.
Du vide à l'inconscient
Au départ, il n'y a parfois qu'une sensation difficile à nommer.
Puis quelqu'un dit : « Je me sens vide. »
À partir de cette phrase, quelque chose peut se déplacer. Un souvenir revient, un rêve prend une autre résonance, une association inattendue apparaît. Le sujet peut découvrir des liens qu'il ne connaissait pas encore.
Le vide n'est donc pas nécessairement un message de l'inconscient à décoder. Il peut devenir un point de départ à partir duquel l'inconscient se manifeste dans les détours de la parole.
C'est peut-être là que se situe l'enjeu véritable : non pas savoir immédiatement ce que signifie le vide, mais laisser apparaître ce qui manque, ce qui a été perdu, ce qui se répète, et parfois ce qui n'avait jamais encore pu être pensé.
Et si le vide n'était pas le rien ?
Nous associons spontanément le vide à l'absence et le plein à la présence. Pourtant, dans ses réflexions physiques sur le vide, Pascal distingue celui-ci du néant : l'espace vide possède une réalité et peut recevoir un corps.
Le rapprochement avec la psychanalyse s'arrête évidemment là. Mais l'idée peut nous accompagner jusqu'à notre question.
Se sentir vide ne signifie pas nécessairement qu'il n'y a rien.
Cela peut être éprouver un espace intérieur dans lequel quelque chose manque, sans savoir encore quoi.
Et c'est peut-être précisément ce qui rend le vide si difficile à supporter : il fait sentir un manque dont l'objet n'est pas encore connu.
La psychanalyse ne cherche pas à combler cet espace à la place du sujet.
Elle permet de laisser venir les mots, les associations et les liens qui pourront donner à ce manque une histoire singulière.
Car derrière « je me sens vide », il n'y a pas une réponse universelle.
Il y a une question.
Et parfois, dans cet espace laissé ouvert, quelque chose de l'inconscient commence à se faire entendre.
