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Pascale Raoux

Membre de la Société Française de Psychanalyse Appliquée​​

Psychanalyse et Psychothérapie​

Cabinet et téléconsultations​​

Elephant Man : le corps, le regard de l’autre et ce que nous ne voyons pas

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Il y a d’abord un corps.

Avant même que nous connaissions son histoire, nous avons déjà vu son corps.


Joseph Merrick, photographié en 1889. Photographie publiée dans le British Medical Journal en 1890. Domaine public.
Joseph Merrick, photographié en 1889. Photographie publiée dans le British Medical Journal en 1890. Domaine public.

C’est ainsi que David Lynch nous fait entrer dans Elephant Man. Le visage de Joseph Merrick apparaît et, avant même qu’il parle, quelque chose s’impose : son apparence.

Et c’est précisément là que le film commence à nous regarder.

Joseph Carey Merrick a réellement existé. Né à Leicester en 1862 et mort à Londres en 1890, il fut exhibé sous le nom d’« Elephant Man ». Son apparence attirait les foules. Il est regardé avant même d’être rencontré.

Son corps semble d’abord tout dire de lui. Son apparence devient son identité, son identité devient son spectacle, et son spectacle finit par se condenser dans un nom :

Elephant Man.

Un homme devient un nom.

Un nom devient une image.

Une image devient un spectacle.

Mais que se passe-t-il lorsqu’un corps est ainsi regardé avant que celui qui l’habite puisse être rencontré ?



Elephant, ivoire, y voir

Le mot français « éléphant » vient du latin elephantus, lui-même issu du grec ancien eléphas, qui désignait notamment l’ivoire.

Ivoire.

Y voir.

Lorsqu’on dit « ivoire », on entend « y voir ».

Nous sommes ici dans le travail du signifiant : le mot fait entendre autre chose que lui-même. Une association apparaît à partir du son.

Elephant. Ivoire. Y voir.

Et le regard revient immédiatement.

Qu’est-ce que nous voyons lorsque nous regardons Merrick ?

Avant même qu’il parle, nous avons déjà vu son corps.

Le regard précède la parole. Mais ce regard n’est pas extérieur au sujet. Nous ne construisons pas seuls l’image que nous avons de nous-mêmes. Avant même de pouvoir nous reconnaître dans un miroir, nous avons été regardés, nommés, situés par d’autres.

Nous nous définissons aussi à travers le regard de l’autre.

Alors, lorsque ce regard revient toujours au même endroit, lorsque les autres ne semblent plus voir que le corps, quelque chose se produit : Merrick n’est plus seulement un homme qui possède un corps différent. Il devient celui qui a ce corps, celui que l’on montre, celui que l’on nomme.

Elephant Man.

Le signifiant finit par recouvrir le sujet.

Regarder l’autre, être regardé par l’autre

C’est ce qui rend l’exhibition de Merrick si troublante. Les spectateurs ne viennent pas d’abord rencontrer un homme : ils viennent voir quelque chose.

Le voyeurisme est au cœur de ce dispositif.

Mais Lynch nous place dans une position inconfortable : nous sommes nous aussi devant un écran, en train de regarder Merrick.

Nous regardons ceux qui regardent Merrick.

Et nous regardons Merrick.

Le film nous conduit ainsi de ce que les autres regardent chez lui à ce que notre propre regard fait de lui.

C’est là que la question de la monstruosité apparaît.

Merrick est appelé un monstre.

Mais où commence la monstruosité ?

Dans le corps ?

Dans le regard ?

Dans le mot qui désigne ?

Son corps est différent. Mais cette différence devient autre chose lorsqu’elle est transformée en spectacle. Il n’est plus seulement différent : il devient le différent, celui que l’on reconnaît avant même de le connaître, celui dont le corps précède le nom.

La monstruosité ne concerne alors plus seulement une apparence. Elle concerne aussi celui qui regarde et celui qui désigne.

Et cette façon de faire du corps un lieu où se concentre tout le regard nous ramène à une autre représentation du corps.

La Vénus de Milo : le manque et ce qui déborde

La Vénus de Milo a perdu ses bras.

Une partie de son corps manque.

Pourtant, cette absence ne détruit pas sa beauté. Elle laisse une place à l’imaginaire. Nous pouvons imaginer ce que ses mains tenaient, reconstruire son geste, inventer ce que nous ne voyons plus.

Le manque ouvre une place à l’imaginaire.

Avec Merrick, le regard rencontre presque l’inverse.

Ce n’est pas d’abord l’absence qui le saisit.

C’est ce qui déborde.

Ce qui excède la forme attendue. Ce qui semble occuper l’espace avant même de laisser au regard la possibilité d’imaginer autre chose.

La Vénus nous confronte à ce qui n’est pas là.

Merrick nous confronte à ce qui est là, à ce qui semble trop présent.

Et pourtant, derrière ce corps qui semble tout montrer, il y a précisément quelque chose que nous ne voyons pas immédiatement :

un sujet.

Cette opposition entre l'absence et ce qui déborde trouve une résonance singulière dans l’histoire de Jennifer Lynch, la fille de David Lynch.

Jennifer est née avec des pieds bots sévères. Elle a raconté avoir été plâtrée dès sa naissance et avoir été marquée par une reproduction de la Vénus de Milo présente chez sa grand-mère. La sculpture, malgré l’absence de ses bras, pouvait être regardée comme une femme belle plutôt que comme un corps incomplet.

La Vénus et son propre corps différent se sont ainsi trouvés liés dans son imaginaire.

Le manque pouvait être regardé autrement.

Le corps différent aussi.

Et derrière le corps regardé, il y a toujours cette question : qui regarde qui ?

Mais peut-être cette formulation est-elle encore trop simple. Car le regard de l’autre ne se contente pas de nous regarder : il participe aussi à la manière dont nous nous voyons.

Le miroir

Que voit Merrick lorsqu’il se regarde ?

Son propre corps.

Mais peut-il séparer cette image de tous les regards qui l’ont précédée ?

Son apparence a été nommée, commentée, jugée, exhibée. Le regard des autres peut finir par se glisser dans le regard que le sujet porte sur lui-même.

Nous ne nous voyons jamais tout à fait seuls.

L’image du miroir est traversée par les mots et les regards qui nous ont précédés.

Nous nous construisons aussi à travers le regard de l’autre.

Mais nous ne sommes jamais réductibles à ce regard.

C’est peut-être ce que Lynch nous fait progressivement éprouver : le corps reste visible, mais il cesse peu à peu d’occuper toute la place.

Et cette place occupée par le corps nous ramène justement au récit que Merrick et sa famille ont donné de son origine.

L’éléphant avant Elephant Man

David Lynch ouvre Elephant Man sur l’image de la mère de Merrick enceinte, puis sur l’éléphant.

Selon le récit transmis par Merrick et sa famille, sa mère aurait été renversée et effrayée par un éléphant alors qu’elle était enceinte. Merrick lui-même reprend cette histoire dans le texte autobiographique qui accompagnait son exhibition. Cette croyance correspondait à une conception ancienne selon laquelle une émotion ou une frayeur vécue pendant la grossesse pouvait produire une marque sur l’enfant.

Le récit est aujourd’hui sans fondement médical.

Mais il est particulièrement intéressant dans le film.

Avant Merrick, il y a l’éléphant.

Avant le corps, il y a le récit de son origine.

Avant Elephant Man, il y a Elephant.

Protée

Lorsque nous nous intéressons à ce que la médecine sait aujourd’hui du corps de Merrick,

le syndrome de Protée est retenu comme le diagnostic.

L’analyse génétique de tissus conservés a permis d’identifier chez lui une mutation somatique en mosaïque du gène AKT1.

Une mutation.

Le mot appartient au corps, au vivant, à sa transformation.

Mais il y a aussi le nom de cette maladie.

Protée.

Dans la mythologie grecque, Protée est le dieu marin capable de changer de forme.

Le mot est ensuite passé dans la langue pour désigner quelqu’un qui change facilement d’apparence, de rôle ou d’attitude.

Le nom même de la maladie fait donc entendre la transformation.

Protée.

Mutation.

Et le signifiant ouvre encore une autre voie : le protée est aussi un animal cavernicole qui vit dans l’obscurité, dépourvu d’yeux et de pigmentation.

Un nom qui évoque celui qui change de forme.

Une maladie qui vient d’une mutation.

Et, dans le même mot, un animal qui vit sans voir.

Le regard revient.

Il revient d’autant plus que la mutation nous conduit, à son tour, vers l'histoire familiale de David Lynch.

La mutation

Le père de David Lynch s’appelait Donald Lynch. Chercheur pour le département de l’Agriculture des États-Unis, il changea régulièrement d’affectation, entraînant les déménagements successifs de la famille pendant l’enfance de David.

Mutation.

Le même mot change de place.

Dans le corps de Merrick, il désigne une transformation génétique.

Dans l’histoire familiale de Lynch, il nous conduit vers les déplacements successifs de la famille au gré des affectations du père.

Puis il revient dans l’œuvre.

Quelque chose circule.

L'emploi de Donald Lynch nous ramène au maïs.

L’agriculture au vivant.

Le vivant à sa transformation.

La transformation à la mutation.

Il ne s’agit pas d’attribuer à Lynch une intention consciente. Il s’agit de laisser travailler le signifiant.

Un nom en appelle un autre.

Une image en appelle une autre.

Un mot en appelle un autre.

Et le nom du cinéaste lui-même n’échappe pas à cette circulation.

Lynch, lyncher

Lynch.

Qui fait entendre lyncher.

Le rapprochement prend une résonance particulière dans un film où la foule désigne, poursuit et regarde un homme parce que son corps est différent.

Lyncher, c’est livrer quelqu’un à la violence collective, le désigner, le mettre à part.

Merrick devient précisément celui que l’on montre parce qu’il ne ressemble pas aux autres.

Le corps différent devient le corps de l’autre.

Celui que l’on sépare.

Celui que l’on regarde à plusieurs.

Et cette foule qui regarde Merrick nous renvoie encore à notre propre place de spectateur.

Une compulsion du corps différent dans l’œuvre et la filiation

Le corps différent n’apparaît d’ailleurs pas une seule fois dans l’univers de Lynch.

Avant Elephant Man, Lynch réalise Eraserhead, en 1977, où le corps d’un enfant occupe déjà une place profondément inquiétante et bouleversante. Trois ans plus tard, en 1980, il réalise Elephant Man.

Dans sa propre filiation, sa fille Jennifer est née avec des pieds bots.

L’œuvre et la filiation font ainsi apparaître, sous des formes différentes, une même insistance autour du corps différent.

Une compulsion du corps différent traverse l’œuvre et la filiation.

Quelque chose revient.

Quelque chose insiste.

Mais jamais exactement sous la même forme.

Et cette transformation d’une forme en une autre nous ramène finalement à Merrick lui-même.

Car Merrick n’est pas resté seulement celui que l’on montrait.

De l’exhibition à la sublimation

Joseph Merrick est montré.

Son corps devient spectacle.

Mais il parle aussi.

Une autobiographie, publiée en 1884 pour accompagner son exhibition, lui est attribuée et raconte notamment l’histoire qu’il donnait de son origine et les difficultés liées à son apparence. Le texte a probablement été élaboré avec l'intervention de son exhibiteur Tom Norman, mais il constitue néanmoins un témoignage essentiel de la manière dont Merrick était présenté et de la place qu'occupait sa propre parole.

Le corps est montré, mais l’homme parle.

Quelque chose se déplace.

Puis son histoire devient une œuvre cinématographique.

David Lynch transforme l’exhibition en cinéma.

Ce qui était donné au regard devient matière à penser.

Le corps exposé devient le support d’une interrogation sur le regard, la différence et le sujet.

Une problématique qui touche le sujet trouve une autre voie, une autre forme, une autre adresse, elle mute.

Ce qui était spectacle devient œuvre.

Et l’œuvre permet à cette question d’être transmise au plus grand nombre.

Le corps n’a pas disparu.

Il a changé de place.

Ce que nous voyons

C’est peut-être finalement ce qui rend Elephant Man si troublant.

Nous croyons regarder Joseph Merrick.

Puis le film nous conduit vers notre propre regard.

Notre fascination.

Notre malaise.

Notre curiosité.

Notre besoin de nommer ce que nous ne comprenons pas.

Nous ne pouvons pas simplement nous placer du bon côté du regard.

Nous regardons.

Nous sommes regardés.

Et nous nous construisons aussi à travers les regards qui ont été posés sur nous.

Le corps de Merrick n’a pas besoin de disparaître pour que le sujet apparaisse.

Il faut seulement que le corps cesse d’être toute l’histoire.

Alors le regard se déplace.

Et l’homme apparaît derrière l’image.

Le titre revient.

Elephant Man.

Deux mots pour désigner un homme.

Mais lequel des deux avons-nous réellement regardé ?

Elephant.

Ivoire.

Y voir.

Un même son.

Plusieurs sens.

Un corps.

Un regard.

Un sujet.

Ce que nous voyons d’abord n’est jamais tout ce qu’il y a à voir.

Que voyons-nous lorsque nous regardons quelqu'un ?

Que devient celui que nous regardons lorsque notre regard le réduit à ce que nous voyons ?

Peut-être est-ce là que Elephant Man rejoint la psychanalyse :

derrière ce qui se montre, quelque chose cherche encore à se dire.

 
 

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