Quand le rapport à la nourriture dépasse la faim
- pascaleraouxpsycha

- 6 mars
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 août
Le surpoids et l’obésité sont généralement abordés sous l’angle de l’alimentation, du poids, de l’activité physique ou de la santé.
On parle de calories, de régimes, d’habitudes alimentaires et parfois de volonté.
Mais que se passe-t-il lorsqu’une personne souhaite perdre du poids et n’y parvient pas, malgré ses efforts ? Lorsque la nourriture continue de prendre une place importante alors même qu’elle voudrait pouvoir s’en détacher ?
C’est là que la psychanalyse propose un autre regard.
La problématique n’est pas simplement un comportement à modifier. Elle répond à quelque chose dans la vie psychique du sujet et peut lui apporter une forme de satisfaction, même lorsqu’elle le fait souffrir.
Cette idée permet de comprendre autrement le rapport au poids et à la nourriture.
Lorsque manger ne répond plus seulement à la faim
Manger ne répond pas uniquement à un besoin physiologique.
Dès les premiers temps de la vie, la bouche est liée à des expériences essentielles : être nourri, recevoir, attendre, être apaisé, éprouver du plaisir et entrer en relation avec l’autre.
La nourriture peut ainsi être associée à la satisfaction bien au-delà de sa fonction nutritionnelle.
Au cours de son histoire, chacun investit cette satisfaction d’une manière singulière.
Manger peut apaiser une tension, calmer une angoisse ou atténuer momentanément un sentiment de vide.
La personne n’en a pas forcément conscience. Elle peut simplement constater qu’elle mange alors qu’elle n’a plus faim.
Pour la psychanalyse, ce comportement mérite d’être entendu : la nourriture peut devenir le support d’une satisfaction qui n’est pas seulement alimentaire.
C’est précisément ce qui permet d’aborder le surpoids autrement.
Le surpoids : quand le corps prend une place particulière
Une prise de poids peut apparaître ou s’accentuer à certains moments de l’existence : après une séparation, un deuil, une rencontre ou une période de bouleversement.
Le corps peut alors prendre une place nouvelle.
Dans certains cas, il peut être vécu comme une protection, une enveloppe ou une manière de mettre une distance avec le regard ou le désir de l’autre.
Mais il serait faux d’en faire une explication générale du surpoids.
La psychanalyse ne cherche pas ce que l’obésité signifie en général, mais ce qu’elle peut représenter pour ce sujet-là.
Pour l’un, manger pourra apaiser une tension. Pour l’autre, cela pourra être lié à un sentiment de vide. Pour un autre encore, le corps pourra prendre une fonction de protection.
L’anorexie : ne faire qu’un avec l’autre
Dans l’anorexie, le rapport à la nourriture ne peut pas être réduit à une question de volonté ou de contrôle. Il peut aussi être compris à partir du rapport particulier que le sujet entretient avec l’autre.
Dans certaines organisations psychiques, la distinction entre soi et l’autre est difficile à établir. Le sujet peut être dans une forme de confusion avec l’autre, comme s’il ne faisait qu’un avec lui.
Cette absence de séparation peut alors avoir des conséquences sur le rapport au besoin.
Se nourrir suppose en effet de reconnaître un besoin qui appartient à son propre corps : avoir faim, éprouver un manque et chercher à le satisfaire. Or, lorsque le sujet est pris dans cette confusion avec l’autre, le besoin de se nourrir peut ne plus être éprouvé comme nécessaire.
Il n’y aurait pas à chercher à recevoir ce qui manque puisque, dans cette logique, il n’y aurait pas véritablement de manque : l’autre et soi ne feraient qu’un.
L’anorexie peut alors être entendue comme une manière singulière de vivre cette absence de différenciation. Le corps peut devenir le lieu où se manifeste quelque chose qui concerne plus largement la relation à l’autre et la difficulté à se constituer comme un sujet séparé.
Cela permet également de comprendre autrement ce qui peut se produire lors d’une hospitalisation. La personne est brutalement séparée de son environnement habituel et des liens dans lesquels cette organisation psychique s’est construite. Cette séparation peut alors venir faire vaciller l’équilibre auquel le symptôme participait.
Le symptôme peut paradoxalement s’intensifier : ce qui était jusque-là vécu dans une forme de continuité avec l’autre se trouve confronté à une séparation réelle.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que toute anorexie répond à cette seule logique, ni que l’hospitalisation serait responsable de l’aggravation du symptôme. Dans les formes sévères, les soins médicaux restent indispensables. Mais cette dimension permet de comprendre pourquoi le traitement du corps ne suffit pas toujours à saisir ce qui se joue psychiquement.
Cette question nous ramène à l’oralité.
La bouche et les lèvres sont, dans la théorie psychanalytique, des zones érogènes liées aux premières expériences de satisfaction. Le pourtour labial constitue une zone particulièrement investie, à la frontière entre l’intérieur et l’extérieur du corps.
L’érotisation du pourtour labial peut alors être pensée dans cette perspective : la bouche est à la fois le lieu par lequel le sujet se nourrit et une zone où se joue très précocement la relation à l’autre et la satisfaction.
Ainsi, dans l’anorexie, le refus de se nourrir ne renvoie pas nécessairement seulement à la nourriture ou au corps. Il peut prendre place dans une problématique plus profonde où le sujet et l’autre sont encore vécus dans une proximité telle que la séparation, le manque et le besoin deviennent difficiles à éprouver.
C’est sur ce point que la boulimie offre un contraste intéressant : là où l’anorexie peut s’inscrire dans une forme de déni du besoin et du manque, la boulimie confronte au contraire le sujet à une recherche de satisfaction qui déborde le contrôle.
La boulimie : vouloir contrôler jusqu’à perdre le contrôle
Dans la boulimie, le contrôle est souvent très présent.
La personne surveille son alimentation, s’impose des règles, restreint certains aliments et cherche à maîtriser son poids.
Puis survient parfois la crise.
Ce qui était interdit devient recherché. Le sujet mange et peut avoir le sentiment de ne plus pouvoir s’arrêter.
Après la crise reviennent la culpabilité et la volonté de reprendre le contrôle.
Un mouvement peut alors s’installer :
contrôle → restriction → tension → perte de contrôle → satisfaction → culpabilité → nouveau contrôle.
Le paradoxe est là : la recherche de contrôle peut contribuer à conduire au moment où le sujet éprouve précisément qu’il le perd.
Et la crise n’est pas seulement une « perte de contrôle ». Elle peut aussi constituer un moment de satisfaction, même si cette satisfaction est ensuite rejetée et vécue douloureusement.
« Je pensais que mon problème était de ne pas savoir me contrôler »
Caroline, raconte son parcours et illustre particulièrement bien ce paradoxe. Elle décrit la nécessité de contrôler sa nourriture, puis l’apparition de crises de boulimie. Elle explique également que l’obsession alimentaire lui permettait de mettre à distance certaines difficultés relationnelles et que manger pouvait l’apaiser tout en suscitant de la culpabilité.
Plutôt que de reproduire son témoignage, le court récit suivant en reprend certains thèmes sous une forme composite :
« Je pensais que mon problème était de ne pas savoir me contrôler. En réalité, je passais une grande partie de ma journée à essayer de tout contrôler.Dès le matin, je pensais à ce que j’allais manger. Je décidais ce qui était permis et ce qui ne l’était pas. Lorsque j’arrivais à tenir, j’avais le sentiment d’avoir réussi. Puis venait un moment où tout basculait. Je mangeais ce que je m’étais interdit et je n’arrivais plus à m’arrêter. Après, je culpabilisais. Je me promettais de recommencer à contrôler dès le lendemain. Je croyais que mon problème était la nourriture. Je ne voyais pas encore que le contrôle avait fini par occuper presque toute ma vie. »
Ce qui apparaît ici n’est donc pas simplement une absence de maîtrise.
Le contrôle est déjà omniprésent.
La crise vient momentanément le renverser et procure une satisfaction que le sujet cherche pourtant à interdire.
Le corps sous le regard de l’autre
À cette lutte avec la nourriture s’ajoute souvent une autre dimension : le regard porté sur le corps.
Le poids, la silhouette et l’apparence sont fortement soumis aux normes sociales. Le sujet peut se comparer, se juger, surveiller son corps et imaginer ce que les autres pensent de lui.
Le corps devient alors quelque chose à contrôler mais aussi quelque chose à montrer ou à cacher.
Il peut être vécu comme une protection, comme une source de honte ou comme une image à rendre conforme à ce que l’on imagine être attendu.
Le corps n’est donc jamais seulement une réalité biologique.
Il est aussi pris dans l’histoire du sujet, dans son rapport aux autres et dans son rapport au désir.
Comprendre ce que le symptôme vient satisfaire
À ce stade, la question n’est plus seulement de savoir combien une personne mange ou combien elle pèse.
Il s’agit de comprendre quelle place la nourriture et le corps occupent dans sa vie psychique.
Que vient satisfaire la nourriture ?
Que cherche-t-on à contrôler ?
Que se passe-t-il lorsque ce contrôle échoue ?
Quelle place le corps prend-il dans le rapport au désir et au regard de l’autre ?
Ces questions n’appellent pas une réponse toute faite.
Elles peuvent se déployer dans la parole, au fil des associations, des souvenirs, des répétitions et des conflits qui apparaissent dans le travail analytique.
Le surpoids, l’anorexie ou la boulimie ne possèdent donc pas une signification unique.
Deux personnes peuvent avoir un rapport très différent à la nourriture tout en présentant un comportement comparable.
La psychanalyse ne cherche pas à interpréter le symptôme à la place du sujet. Elle cherche à lui permettre d’entendre ce qui, dans son histoire, a donné à cette problématique sa place et sa fonction.
Il devient aussi un lieu où quelque chose de la vie psychique peut se manifester, se répéter et chercher une forme de satisfaction.
C’est cette dimension singulière que le travail analytique permet progressivement d’explorer.